Un phénomène insolite à cette époque, l’allégresse habituelle répandu dans les ruelles du paysage lisboète accorde sa place à une ville désormais silencieuse.
Autrefois, vers cette période de célébration glorieuse en hommage au miraculeux St. Antoine, hommes, femmes, enfants, saisis d’une commune inspiration, étaient tous ensembles sortis de leurs demeures. Et les voilà en sautant, dansant de joie, chantant à tue-tête. 
Les cloches des églises annonçaient le prestige de cette canonisation bouleversante au pieds d’Antoine l’enfant de Lisbonne, sanctifiée par le pape lors du récit somptueux de ces 44 miracles manifestées.

En voici un:

“Les pauvres gens du port, les pêcheurs voient Antoine qui s’avance parmi les barques, à l’endroit où l’embouchure du fleuve et la mer forment avec la plage une pointe avancée…
Après une courte prière le petit frère trempe ses pieds dans l’eau. De sa voix de stentor il parle entre fleuve et mer vers les eaux qui se mélangent.
Mais que dit-il donc! L’étrange sermon!
Vous poissons de cette mer et du fleuve, écoutez la parole de dieu puisque les hérétiques dédaignent de l’entendre.
A ces mots nagent vers Antoine de telles multitudes de poissons, grands, petits,  moyens, que jamais dans cette mer et dans ce fleuve on n’en a vus grandes quantités. Tous se donnaient beaucoup de mal pour tenir leurs bouches hors de l’eau et regarder vers Antoine. Tous dans le plus bel ordre et la paix.
Frères poissons, vous devez rendre grâce à votre Créateur qui est aussi le mien et qui vous a donnée un si noble élément pour votre habitation: selon votre gout ces eaux douces, ces eaux salées. Il vous a ménagé maints refuges contre les tempêtes; un élément clair et transparent…
Quelques pêcheurs se sont approchés. Ces paroles leur rappellent d’abord la pureté de l’eau et de ces êtres vivants, images qui ne peuvent que les émouvoir.
Or plus Antoine parle, plus les multitudes de poissons augmentent et aucun d’eux ne quitte la place qu’il a choisie. Aux pêcheurs c’est mêlée le peuple des ouvriers, des artisans, des bourgeois. Prodige si manifeste soudain que tous les assistants tombent à genoux!”

La mer de paille, ce fleuve magistral, le Tage (Tejo) qui se jette à l’embouchure en embrassant la mer, aura été le miroir de cette musique ancestral, le bourdonnement de la foule d’un peuple en extase devant son chéri saint patron qui bénit les amoureux et enchante la ville d’innombrables mystères.
Désormais, ces traditions humbles et séculaires, cette immense fête populaire animé à travers les gestes et croyances des gens, ce dédale colorée de guirlandes autour des vieilles collines n’aura pas lieu cette fois. 

Un silence émouvant.

I.

Les enfants et l’autel de Saint António, Beco da Cardosa 1954. Photographie de Armando Serôdio in AML.